3) La représentation de la musique engagée de nos jours : 1990 – 2012

Après l’énorme engagement politique dans la musique des années 60 à 80, on peut remarquer que les choses se sont calmées puisque le nombre de groupes ou chanteurs s’engageant dans leurs œuvres semblent avoir beaucoup moins de succès ces dernières années, malgré le fait que cet engagement n’aie pas complètement disparu. Il a cependant pris une nouvelle forme puisque les sujets abordés ont énormément changé et la manière de s’engager semble elle aussi avoir évoluée.
Pour la raréfaction de l’engagement politique dans la musique, plusieurs explications sont proposées.
Tout d’abord, le passage à un gouvernement de gauche en 1995 avec l’arrivée de François Mitterrand à la présidence et la chute de l’URSS en 1991 ont probablement contribué à ce déclin.
En effet, clamer les bienfaits d’un gouvernement socialiste ou communiste était alors difficile avec ce qu’il se passait à l’est. De même, les critiques françaises à l’encontre d’un gouvernement trop capitaliste et tourné vers l’économie n’étaient plus justifiées étant donné que le Parti Socialiste était alors au pouvoir.
Les sujets abordés ont eux aussi évolués puisque c’est dans les années 90 que l’on prend réellement compte des problèmes environnementaux et des enjeux de ces soucis. Cette prise de conscience s’est par exemple représentée avec le protocole de Kyoto en 1999, qui avait pour but d’assembler les pays autour de ces problèmes environnementaux.
ans la chanson « Signaux de fumée » de Zazie, en 1995, on pouvait par exemple entendre :

“La marée est en noir
Et les oiseaux qui brillaient sous la lune
Tournent en rond dans le goudron et les plumes.”

A travers cette chanson, Zazie dénonçait l’abus des Hommes qui dégradent selon elle l’environnement sans penser aux conséquences de leurs actes, et cela marque le début du mouvement de pensée écologique, bien qu’il existait à quelques endroits limités auparavant, sans toutefois prendre une si grande ampleur.Le sujet de l’environnement et de l’écologie a évolué depuis les années 90 et continue d’être largement représenté dans la musique actuelle, avec par exemple en 2006 la chanson « Une goutte de plus » de Keny Arkana où elle chante :

“Je ne suis qu’une goutte dans l’océan, une goutte de plus parmi vous
Une goutte de pluie ou une larme de plus sur les joues
De notre planète Terre, Mère pardonne nous
L’Homme a créé ce tourbillon, qui nous a tous rendu fous
Folie générale, même les climats ne tiennent plus le coup
Nos vie ternissent par notre faute, on en a même perdu le goût
J’ai peur du coup, pourtant j’ai bien vu la Lueur du gouffre
Du moins je l’ai aperçue, en éclairant un peu mon cœur du fouillis
Que le Soleil, la Lune, les Arbres, les Mers nous pardonnent
Toutes les espèces vivantes que la mienne a exterminées…
J’demande pardon, parce que tout le mal qu’on a créé”

L’engagement de ces artistes à propos de l’écologie est cependant souvent contesté, on leur reproche de ne pas être honnêtes et de suivre une sorte de mode qui consiste à soutenir la défense de l’environnement.
Cette protection de l’environnement grandissante n’est toutefois pas la seule forme de protestation de ces dernières années, et plusieurs autres thèmes sont souvent abordés.
C’est également à cette époque qu’émergent les chansons à propos des banlieues et cités, où les jeunes protestent contre leurs conditions de vie, entre autres. Le genre musical le plus abordé lors de ce thème est le rap, qui permet alors de faire passer un texte plus facilement grâce au rythme plus soutenu et à la présence moins importante de mélodie.

Cependant, ce mouvement protestataire est également largement critiqué, notamment par le rappeur Fabe dans, par exemple, sa chanson « On lèche, on lâche, on lynche » où il critique la société de consommation et les artistes qui font leur musique pour l’argent :

“Le monde appartient à ceux
Qui se vendent tôt, vends moi ton âme
Si tu veux passer sur ma radio
Sois subtil, prends des détours
Un chèque avec cinq zéros
Ça vaut de loin tous les bons discours”

Selon Fabe, les rappeurs se prétendant être des « gangsters » ne sont qu’hypocrites et font cela comme pour adhérer à un effet de mode (« “Le hip-hop est plein de gangsters en toc, qui vivent dans des pavillons, nous prennent pour des couillons, parlent de crimes mais ne tuent que des papillons, parlent de la rue mais ne connaissent que ses stations de métro »), et il a reçu de nombreuses critiques pour cette prise de position, notamment de la part du rappeur Booba que Fabe avait déjà critiqué auparavant, qui a repris des phrases de ses textes pour les tourner en dérision.
Cependant, le rock français semble également se développer à cette époque. Noir Désir apparaît dans les années 80 et en 1996 le groupe sort le polémique « Un jour en France » où il énonce :

“FN, souffrances,
Qu’on est bien en France!
C’est l’heure de changer la monnaie.
On devra encore imprimer le rêve de l’égalité,
On devra jamais supprimer celui de la fraternité.”

Noir Désir est connu pour être le groupe type de rock français engagé, et ici il s’impose en opposant au parti du Front National. Les critiques émises par le groupe sont nombreuses et portent sur des thèmes précis comme le capitalisme dans « L’homme pressé » qui paraît sur le même album que « Un jour en France ». Dans « L’homme pressé », le groupe se met à la place d’un grand homme d’affaire et critique leurs agissements en disant par exemple :

“J’suis un militant quotidien
De l’inhumanité
Et des profits immédiats
Et puis des faveurs des médias
Moi je suis riche, très riche
Je fais dans l’immobilier
Je sais faire des affaires
Y’en a qui peuvent payer”

Le FN n’a pas été critiqué que par Noir Désir puisque le chanteur Saez a lui aussi émis une critique très prononcée envers ce parti politique. En 2002, lorsque Jean-Marie Lepen passe au second tour des élections présidentielles, Saez lance « Fils de France » où on peut entendre « Au royaume des aveugles, tu sais bien ce qu’on dit, les borgnes sont les rois. » qui s’adresse ainsi clairement au dirigeant du Front National.
Jean-Marie Lepen n’est pas le seul homme politique critiqué en chanson, Jacques Chirac ayant eu droit à une chanson du groupe Zebda intitulée « Le bruit et l’odeur », en 1993. En effet, deux ans plus tôt Jacques Chirac parlait du problème de l’immigration. Durant ce discours, on a pu l’entendre dire « Si vous ajoutez à cela le bruit et l’odeur, eh bien le travailleur français sur le palier devient fou. » à propos des familles d’immigrés. Ces paroles ont été ainsi reprises dans la chanson de Zebda où il critique le racisme en général et le manque de tolérance envers l’immigration.

« L’égalité mes frères
N’existe que dans les rêves
Mais je n’abdique pas pour autant
Si la peur est un bras qui nous soulève
Elle nous décime
J’en ai peur pour la nuit des temps »

La musique engagée n’a pas été réalisée qu’en tant que critique des partis de droite puisque le parti de l’UMP s’est même illustré dans un lip dub tout en musique, où les membres du parti et divers ministres et personnes d’état étaient présentées dynamiques et en chanson. On entend les membres du parti politique chanter ensemble :

« Tous ceux qui veulent changer le monde
Tous ceux qui veulent changer le monde
Venez marcher à mes côtés
Que toutes nos voix se confondent
Dans un champ de fraternité
J’entends la révolte qui gronde
Au cœur de toute l’humanité
Pour que la terre soit féconde
A tous ceux qu’elle a enfantés
Il est nécessaire que l’on fonde
Une nouvelle société »

Ce clip, très critiqué et moqué à sa sortie, est une des représentations typiques de la musique qui va jusqu’à être utilisée par les politiciens eux-mêmes. Cependant cette utilisation a été largement mal vue et n’a pas, au contraire, fourni une image bénéfique comme cela était prévu.

Toutefois, si ce lip dub donne un air enfantin et joyeux à la musique engagée, des thèmes très sérieux et polémiques sont abordés en chanson, avec le thème de la peine de mort qui a engendré de nombreux avis, qu’ils y soient favorables ou non. En 2011, Julien Clerc chante alors « L’assassin assassiné », où il expose son avis face à la peine de mort qu’il réprimande en disant par exemple :

« C’est que ce souvenir me hante
Lorsque le couteau est tombé
Le crime a changé de côté
Ci-gît ce soir dans ma mémoire
Un assassin assassiné »

Cependant, des chanteurs comme Michel Sardou ont pris position en faveur de la peine de mort, et la même année que celle de la parution de la chanson de Julien Clerc, Michel Sardou a ironiquement rechanté son titre paru en 1975 intitulé « Je suis pour ». Dans ce morceau, Michel Sardou énonce ses arguments en faveur de la peine de mort en se mettant à la place d’un proche d’une victime.

« Tu as volé mon enfant,
Versé le sang de mon sang.
Aucun Dieu ne m’apaisera.
J’aurai ta peau. Tu périras.
Tu m’as retiré du cœur
Et la pitié et la peur.
Tu n’as plus besoin d’avocat.
J’aurai ta peau. Tu périras.
Tu as tué l’enfant d’un amour.
Je veux ta mort.
Je suis pour. »

Cette chanson fit polémique car elle parut en même temps qu’un procès qui enflammait les foules, celui de Patrick Henry qui était accusé d’avoir tué un enfant. Ce procès avait mis au premier plan les débats sur la peine de mort et Patrick Henry y échappa finalement. La chanson de Michel Sardou semble ainsi y faire pleinement référence et il fut très critiqué par divers journaux pour sa prise de position.

Malgré la réputation du genre musical du rap, qui a tendance à être vu comme quelque chose d’irréfléchi et de simplement agressif, certains groupes français se sont illustrés dans l’utilisation de paroles recherchées et significatives, on peut citer parmi eux le groupe IAM, créé dans les années 90 à Marseille. Leur chanson “La fin de leur monde” par exemple, sortie en 2006 dure plus de dix minutes et comporte un texte très complet et accusateur, qui contraste avec l’opinion qu’ont souvent les gens à propos du rap français.

“Mon futur se construit, sans cris, sans mecs à terre,
Ni de centrale en fuite, rien sur le compteur Geiger
Et finalement conscient qu’ici, on n’est que locataire
Tu parles d’une location, regarde un peu ce qu’on en a fait
Quand le vieux fera l’état des lieux, on fera une croix sur la caution
On aurait dû le rendre comme on nous l’a donné,
Clean, sans tâches, et innocent comme un nouveau né.”

Ce court extrait de la chanson du groupe montre leur engagement prononcé dans leur texte, qui ont fait la renommée du groupe.

OpinionWay, un institut de sondage français, a révélé qu’en 2011 75% de la population interrogée trouvait primordiale la phase de création d’une musique, et donc de la création et de la complexité des textes, montrant un réel rejet de la musique dite « commerciale » et sans vue politique. Ce chiffre semble cependant en baisse puisqu’un autre sondage réalisé cinq ans plus tôt par l’institut TNS Sofres annonçait que 81% de la population interrogée était particulièrement attentive à la phase de création (mélodie + textes).
Ces chiffres illustrent donc la tendance générale en augmentation qui vise à préférer des musiques grand public, sans réelle recherche dans les textes aux chansons engagées.

Ce même sondage montre, toujours en 2006, les préférences de la population interrogée. On peut remarquer ici que la musique française tient une place énorme, ce qui démontre l’attachement important à la culture française. Le rock, souvent engagé, se retrouve en seconde position et montre cette recherche d’une musicalité étudiée, dans les paroles ou le style. Cependant les genres récents tels que le rap, lui aussi souvent engagé, reste assez faible avec simplement 7% des voix, ce qui peut s’expliquer par la population généralement jeune à qui il s’adresse.

Ainsi, on remarque que l’engagement musical n’a pas disparu, loin de là, mais les succès dans l’univers de la musique semblent concerner de plus en plus de chansons dites « commerciales » que politiques. Malgré tout, l’engagement persiste et reste très présent dans la scène musicale.
Les thèmes abordés restent variés, et tous les avis politiques sont toujours représentés bien que, comme toujours, les chansons engagées semblent être légèrement plus à gauche qu’à droite.
Les sondages démontrent que les textes prennent toujours une place importante dans la musique actuelle, même si cette place semble diminuer.

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